Jean le Carré

Chanter la liberté

Amis
 
Je ne sais pas toujours parler avec justesse car ma langue est habituée à taire ce qui me fait mal.
Je crois qu’il y a un jour pour mourir à cette liberté de dire. Ce jour, pour moi, c’était celui de la mort de mon père. J’avais sept ans et je me souviens de tout : de sa longue maladie alors qu’il m’emmenait en Savoie pour respirer un air plus pur que celui de la tuberculose qui allait l’emporter ; des jours passés dans des institutions charitables, des familles d’accueil et des colonies de souffrance ; de ma mère qui en ce mois de septembre 1960 nous réunissait contre le mur du couloir et nous annonçait l’ultime évasion d’un homme qui avait déjà fui un camp de prisonnier en Allemagne durant la seconde guerre mondiale…
Comment oublier ? Comment changer dans le plus profond de mon âme ?
Je resterai toujours amputé de cette parole qui me fait mal. Je lui en ai voulu d’être parti alors qu’il aurait été mon modèle ; parti dans le déluge des larmes de ma sœur et dans mon silence déjà consommé comme une drogue à accoutumance.
Je me suis senti tellement seul face à la vie qu’il me laissait à-charge. Jamais je n’ai pu confier à d’autres ce que je devais ou que je souhaitais faire. J’ai souvent perdu pied, j’ai bu la tasse et je suis devenu solitaire partout où je me trouve.
Je ne regrette rien de mes errances de mauvais-élève alors que je fréquentais les musées au lieu des salles de cours. Paris était à moi et je me promenais comme un poète solitaire le long des quais de la Seine, humant le parfum des livres aux bancs des bouquinistes, priant à Notre-Dame, mangeant d’une baguette et criant au vide du ciel gris mes désarrois de gosse. J’ai aussi beaucoup lu assis sur un banc ombragé par les platanes.
« T’en souviens-tu la Seine – T’en souviens-tu comme ça me revient… » chantait alors Anne Sylvestre. Moi, je me souviens de toi, la Seine. Je rêvais déjà de naviguer en te suivant jusqu’au Havre, d’embarquer sur un cargo et d’être « Lord Jim », le marin héros du roman éponyme de Joseph Conrad.
Aujourd’hui, j’emprunte à ce grand écrivain de la mer le nom de Lord Jim qui signe mes poèmes. Je vous les adresse en vers libres ou contraints, rimant ou non, en pieds ou contre-pieds… Ils disent ce que je suis et ceux ou celles que j’aime dans les ports de mes escales ou de mon imagination. Car il y a des amours qui s’épanouissent en se faufilant au milieu des épines de la vie.
Bon vent à vous tous, mes amis de ces jours de paix, de folie, d’angoisse, de bonheur et d’amour.
Place à ces lignes qui viennent de mon cœur et disent le besoin pour tout être sensé de chanter la liberté.
Jean-Marc Bourdet – Janvier 2017